Littérature et poésie
J’avais été mordu par un porc… je m’étais alors intéressé aux procès à énigmes, aux mystères et aux détours de l’âme humaine… aux criminels, au diabolisme… Pendant ce temps, les enfants de notre époque devaient piétiner tous les enseignements que leurs pères leur avaient donnés… L’inquiétude était devenue pour moi une habitude… En exil, comme un demi orphelin… perdu au coeur d’évènements tragiques… gagner sa vie en étant handicapé avec quelques allers-retours à l’hôpital psychiatrique… détention, évasions, mesures disciplinaires… j’avais pour moi cette force d’inertie quasi minérale… je me sauvais du suicide au temps des morts… désespéré, résigné au glas…
J’avais côtoyé ces hommes qui avaient régressé jusqu’à la barbarie… les différences entre l’humanité et l’animalité s’étaient effacées devant moi… des bêtes… émergence de l’enfer dans la ville dans toute sa nudité animale… J’étais parfois gonflé de rage, parfois pris d’un fou rire… Ce témoignage… ma présence actuelle au monde… ma solitude depuis quelques années pour retrouver la terre originelle de mon esprit… tout-à-coup, les joies élémentaires et la candeur sensorielle de l’enfance revenaient… les charmes des jeunes femmes… L’amour existait, et parce qu’il existait je le trouverai… J’avais cherché dans ma quête à être dans un accord toujours plus intime avec ce décor citadin… un bouquet de fleurs de sang et de sel m’avait été tendu… des chimères… la recherche mythique d’une grotte ou d’une arche, aux confins du minéral et du vivant…
Si j’interroge l’ombre portée de l’humain dans l’inerte, que me dit le présage ? Est-ce que ce lichen qui est attaqué par les maladies de notre civilisation apparaît comme le miroir de ma future désintégration ?Ce règne végétal, le dire avec des fleurs… il est des observations banales qui se transforment en véritables aventures de l’esprit… j’ai été attentif à tout ce qui germe, pousse, éclate… à ces plantes, sources de vie ignorées… Et puis les sortilèges de l’imagination… l’énergie qui me fait parfois défaut à cause des clairs-obscurs de mon existence passée… La quête métaphysique de l’état de grâce originelle… l’homme fait partie de ce capital obscur de la vie, au même titre que les plantes ou que les pierres… alors je pense à nos prédécesseurs qui luttaient déjà contre la pollution mentale et physique qui nous ronge… ils savaient que s’il est une âme, elle est à chercher ici-bas…
La mer m’attirait, je savais que je n’aurai jamais mon bateau, car j’étais un peu boiteux… au seuil de l’espoir je me suis mis à lutter contre les forces ennemies… je faisais ces randonnées avec Mareen le long des rivages de l’ouest… comme un prêteur d’amour, songeant aux hiers bleus… je voulais aller vers la fée Viviane (Rose-Ann) en suivant les goélands… Je ne suivrai plus le caprice mais le gibier du travail… j’ai fait plein de petits métiers… je me suis émerveillé car il n’y a que la vie où l’on s’émerveille qui vaut la peine d’être vécue… Rien n’abrutit un homme qui ne veut pas être abruti… celui qui avait dit : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front n’avait pas tout dit… on pouvait relever le défi et faire du travail une joie… même si pour moi elle fut de courte durée… dans mon musée du soir, cela me fait des souvenirs : ceux de la tristesse ouvrière dont mes collègues ne guérissaient que par la participation politique… ce fut un sacré parcours dans le sable et dans le limon… désormais chacun son royaume…
Je m’étais retrouvé à étudier l’hindouisme… afin de mieux comprendre mon action poétique… la peinture aussi, moi qui étais romantique et tourmenté dans la dépression… dans cet oblique rayon de vie qui me fut confié, j’avais obéi aux sept commandements jusqu’à l’été, j’y obéirai encore jusqu’à l’hiver… après la fournaise obscure, après la solitude essentielle… jusqu’à cet aboutissement transparent de la vie… je livrerai alors le vent à cette volée de ciel noir, cette nuit dans la nuit… Je vivrai de peu, les pierres tinteront dans ma tête, j’aurai une étoile sur chacune des plaies de mes genoux… C’est surréaliste… comme la beauté du diable… comme la clef des songes qui me protège… ce rêve suscita des polémiques acharnées… mais ma chance et ma chanson ne sont pas de ce monde… J’étais comme Thésée dans son voyage, qui après avoir erré au pays de la mémoire, trouva le temps arrêté… cela m’amena à interroger le mystère des êtres…
Dans mes pires moments, je voulais porter plainte contre inconnu… comment justifier ma vie ? Mon inquiétude personnelle ? Aujourd’hui seule l’écriture me donne du courage… je m’accorde alors avec moi-même pour rendre respirable ce qui asphyxie… La vie était-elle trop tragique pour qu’on la prenne au sérieux ? Ma passion des livres, dans cette atmosphère… c’est tout ce qui me restait de ma douce enfance… enfin de son aspect qui n’était pas triste… J’avais rencontré des évènements bizarres dans le livre du temps… et les crimes qui m’étaient imputés… ces maléfices… je les prenais pour des vérités incontestables… Confronter l’homme à la bête, mais s’étonner de la fraternité… alors que notre propre face est tourmentée comme dans un miroir griffu…
Mais par-delà la violence des apparences ou la cruauté des épreuves, j’avais été amené à interroger le statut de l’humanité face à l’animalité… Jeté à l’asile, parmi des prisonniers affamés, contraints d’assister au repas quotidien des animaux d’un cirque qui avait échoué devant notre grange… La faim et l’enfermement… cela me fait penser aux abattoirs et aux animaux que l’on dépèce, aux rats qui envahissent la ville (Dieu bénisse les chats), aux chiens dressés pour tuer… tout me ramenait à cette époque aux forces obscures d’un passé archaïque… L’animalité est un corps sans parole… et la mort est toujours le véritable enjeu… J’observais ce qui m’entourait, afin de relativiser, de retrouver le sens de l’essentiel… une fougère, des champignons, une souche de saule… comment faisais-je pour oublier la mort ? Dans mon irréductible et féconde différence, j’étais un enfant qui se retirait partiellement du monde extérieur pour trouver le lieu de mon enracinement, pour aller vers mon élément originel, vers la vérité essentielle de mon existence… Les efflorescences des végétaux, mes innocentes rêveries… je me questionnais sur l’invisible et sur le visible… sur l’âme même de la nature…
J’avais mêlé les tumultes de la folie délirante dans mon milieu ambiant… interné, en proie à cette force ennemie, intermittente… le mauvais esprit… les crises me submergeaient… Ces puissances contraires qui gisent dans le coeur de chacun, mais que la plupart des hommes parviennent à contenir… être fantastique dans un climat de cauchemar… si la vérité en ressort, scientifique, amère, férocement satirique… que dire de ces types lamentables qui évoluaient dans l’asile… non, je n’étais pas comme eux… Métiers multiples, épreuves, expérience, aspirations… le bonheur de penser, de méditer, de réfléchir… j’avais été jardinier après ce désordre des persécutions… ce bouleversement des choses… et puis quelques personnes m’avaient forcément poussé vers le soleil, vers la mer… pendant que je me familiarisais avec le travail de la terre… Dans la marche qu’accompagnait le déroulement de mes songeries, ce principe de bonheur… cette fatigue physique, l’énergie dépensée, la souffrance, la fraîcheur perdue… Finalement, je jouais avec ma tête, la roulant sur le sol, en brodant alternativement ma chevelure verte… le tourment qui me taraudait ? Anxieux, dévoré, ma tête crispée sur l’aube, la pluie pour me bercer, la mort peut-être pour me venger… Je cherchais auprès des femmes une compassion absolue… la femme nait d’un cri et se noue emperlée, à la croisée des vents… elle étreint patiemment et en secret la vie… Oui, j’ai peut-être été un peu déçu, rendu à ma solitude irrémédiable… dois-je pour autant tracer un trait sur l’amour charnel ? De ce désespoir naquit ma rédemption, au-delà du désastre, vers l’aube, vers une parole plus belle que celle qui était morte dans la dentelle… alchimie transparente… je transmue ma misère en une liberté nouvelle, inespérée… je regarde le vide, je déchire tranquillement le papier pour que l’air de notre désir fleurisse… peut-être dans un froid éclatant… quand une neige de fine race aiguisera les minutes… je me souviens avoir martelé ce cruel écho et avancé comme une lame à la rencontre du sang…
Se battre et tomber malade… rester fidèle à Rose-Ann, malgré qu’elle se soit crue oubliée… mes réactions étaient plus lentes, je venais d’être touché au plus profond de mon âme… chaque jour mon mal empira jusqu’à la noyade… souffrir jusqu’à la mort, alors que la vie me refusait les joies les plus naturelles…Dans ce pays sans mémoire, seuls l’enfant, l’artiste et les amants peuvent entrevoir la vérité et s’approcher du souvenir attendu… de cette poignante féérie… J’avais jadis entrevu Rose-Ann dans les rues de ce village, tous les habitants en avaient perdu le souvenir… seul le désir me guidait dans ce mystérieux dédale… par la force de notre amour, nous nous remémorâmes quelques évènements de notre passé… Cependant, à chacun de mes pas, je me heurtais à des difficultés, les dénouant jusqu’à la dépossession, pour finalement m’embarquer sur un vaisseau qui devait appareiller vers ce village ensommeillé où les échos eux-mêmes ne réveillaient plus rien… Cette femme que j’avais toujours cherchée… cet idéal… ce rêve… Notre attraction mutuelle immédiate, notre communication qui ignore la parole… je l’avais retrouvée là, au seuil de l’espoir…