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Littérature et poésie

CENT ANS DE SOLITUDE

Je ne connais pas ma famille… je rêve parfois de mes grands-parents, qui habitaient au Danemark, pleins d’imagination et de superstitions, dans une immense maison remplie de fantômes… Je rêve que mon père m’ait emmené au cirque… Que ma grand-mère, femme nerveuse et visionnaire, entrait la nuit dans ma chambre et me terrorisait par ses histoires de revenants… La résignation… et puis les feuilles dans la bourrasque… je suis un naufragé… à la mauvaise heure… et les funérailles de ma grand-mère… J’étais encore trop jeune pour savoir que la mémoire du coeur efface les mauvais souvenirs et embellit les bons, et que c’est grâce à cet artifice que l’on parvient à accepter le passé…

Le secret d’une bonne vieillesse n’est rien d’autre que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude… Lars Andersen, mon aïeul aurait aujourd’hui pas loin de 230 ans, sa virilité insatiable serait à l’origine de cinq mille bâtards… au Danemark, il habiterait un palais magnifique… avec des hectares de fermes (vaches et poules)… il figurerait sur les monnaies et les timbres-postes… sa mère aurait dû être canonisée, si ce n’est qu’elle fut protestante… Moi, finalement, je me suis dit cela en volant dans les supermarchés… pourquoi ne passais-je pas ma vie à courtiser ces jeunes femmes… ou ne profiterai-je pas d’une éclipse de soleil pour disparaître en Amérique ? Dans cette vie riche et chaotique, ma solitude était obsédante… Non, tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, mais le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente…

Le fleuve roulait sur des galets blancs, pierres polies énormes… le fer, les brasiers, les diamants froids… j’étais enfermé comme don Quichotte dans mon cabinet de travail, j’échafaudais théories et spéculations… la terre est ronde comme une orange… pendant ce temps là à Nantes, magasins, ateliers d’artisans, rues au trafic incessant… l’horloge tourne… l’ordre, le travail… bientôt j’en perdrai le sommeil, attrapant la peste de l’insomnie…

Ils croyaient que je me portais mieux que tous, mais quand on m’auscultait, on entendait les larmes bouillonner dans mon coeur… Lars Andersen était à l’origine de trente-deux soulèvements armés, il avait eu dix-sept femmes différentes, il échappa à quatorze attentats, à soixante-trois embuscades et même à un peloton d’exécution… quant à la dose massive de strychnine qu’on avait versée dans son café et qui eût suffi à tuer un cheval… Il y avait désormais beaucoup d’insécurité dans le pays… de plus, un déluge de pluie qui dura quatre mois et onze jours provoqua une exode…

Je ne regardais quelqu’un de haut que quand je l’aidais à se relever… J’avais failli être poignardé devant ma porte, après une nuit blanche passée avec des fêtards, en rentrant du port… volonté aveugle du destin… on se demandait pourquoi je mettais mon revolver sous mon oreiller tous les soirs… lorsque Mareen avait secoué l’oreiller pour en ôter la taie, le pistolet était parti tout seul en heurtant le sol… la balle avait presque démantibulé l’armoire à glace de la chambre, traversé la cloison et réduit en poussière la statue en plâtre de Saint-Georges qu’il y avait dans le salon…

On ne meurt pas quand on veut, mais seulement quand on peut… Nous étions en train de veiller un mort… un permis d’inhumer, quelques pelletées de terre… le cimetière était rempli des victimes de la terreur… les cloches de l’église sonnaient tous les soirs… les haines entre les familles s’étaient ravivées : crimes, exactions, vengeances, abus pour s’enrichir… Je ne souhaitais que plier bagage… mais je n’avais pas un rond… tous les vendredi, je guettais l’arrivée de la gabare… toujours la même réponse… pas de lettre pour vous…

L’amour est éternel tant qu’il dure… La pension que j’avais demandé à l’Etat m’assurerait enfin une vie décente… Pendant ce temps là, ils nourrissaient un coq de combat… ils distribuaient clandestinement des tracts antigouvernementaux… chacun épargnait sou par sou pour miser en janvier, date du premier combat, sur le fabuleux animal, le meilleur coq du département… Pourtant Mareen le leur avait bien dit… elle ne savait pas ce qu’ils pouvaient trouver à un coq aussi cloche…

 

CENT ANS DE SOLITUDE
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